Momo “Big Cheese” Interview de Mys 35
>>> Comment s´est monté le label Big Cheese ?
C´est assez simple, en fait, j´avais un magasin de disques vinyls spécialisé soul, funk et jazz monté en 1989 (jusqu´en 1992) avec des copains de la banlieue d´où je venais, Cachan. J´ai rencontré Simon Hoare qui est ensuite devenu mon associé et partenaire, dans le magasin, en octobre 1990.
Il a monté une première soirée nommée "Laboratory" en décembre 1990. Un an après, le 26 octobre 1991 on montait notre première soirée "le groove qui pue", Le fromage était né. C´est l´histoire des mille flyers envoyés avec un bout de fromage (du roquefort papillon, pour le citer) à l´intérieur d´un un sac plastique. Au bout de deux ans de soirées un peu partout avec les copains , la Malka Family, Dee Nasty, Pure, Aldo, Bando, on s´est dit que ça serait bien de monter un label de funk en France. Pure avait monté un label de compilation et nous, on n´était pas trop pour ça, même si c´est grâce à ça que Big Cheese est né.
Le 3 mars 1993, on a lancé "12 Tasty Grooves". Ça a été un tremplin pour ramasser un peu d´argent et pouvoir produire les artistes après. Dans la même année, on a sorti le premier single de Big Cheese All Stars et le premier single de Batou (un groupe disparu, mais où y avait des mecs qui font maintenant de la prod´ pour Neneh Cherry, un des gars a monté Stomp).
>>> Donc, dès le départ vous vouliez faire de la production ?
Oui, même à travers nos soirées. Notre but était de produire de la musique, pas de faire des compilations. On a fait Disco mobile avec les Malka et d´autres trucs avec Batou (avril 1993, et dont le single est sorti en septembre 1993). En mai 1993, avec Simon qui est batteur, on a fait une rencontre entre ses amis musiciens en Angleterre et les musiciens parisiens, de là est né le premier single des Big Cheese All Stars.
>>> D´où viennent ces noms, Big Cheese, Le fromage ?
On était dans ma boutique et on cherchait un nom, moi j´ai dis « la baguette », car on voulait surtout pas un nom comme "what’s up" ou "groove": on voulait vraiment un nom français et pas américain.
J´ai sorti "Le fromage" et Simon a ajouté tout de suite "The stinking groove", et on est parti là dessus.
Le fromage, le groove qui pue. D´ailleurs, dans les premières soirées mon nom de DJ c´était Omux de Paris et Simon, c´était Big Cheese de Londres. Comme on voulait exporter nos disques il nous fallait un nom international, on a pris Big Cheese. Mais le nom de la société c´est Le Fromage Production.
>>> Pourrais-tu nous parler du contexte ? Aujourd´hui il y a une multitude de labels, était-ce le cas au début des années 90 ? Était-ce plus facile de monter un label ?
Non, c´était pas plus facile. Pour ceux d´aujourd´hui c´est même plus facile, car ils ont eu des papys, qui sont nous, Bando, Aldo, qui leur ont quand même ouvert plein de portes, surtout au niveau de l´export. Même aujourd´hui, quand je vois avec qui travaillent les Daf Trax, tous ces labels très très hype :
ils ont les mêmes distributeurs qu´on avait à l´époque. Le terrain était très très hostile, les majors ont eu peur de nous.
C´est pour ça qu´en septembre 93, j´étais dans le bureau d´Emmanuel de Purtel, qui à l´époque, était le patron de Virgin France (aujourd´hui Virgin Europe) qui nous a contacté rapidement.
Il a senti qu´il y avait un truc qui était en train de naître et qu´il fallait pas que ça échappe aux maisons de disques.
On était en terrain vraiment hostile. En France, à l´époque, tu vendais 200 vinyles.
On vendait en Allemagne, aux US, en Italie, au Japon, en Espagne, en Angleterre, et en France, on vendait rien. Même si pour la première compilation on a quand même fait, sur deux ans d´exploitation, 14 000 disques. Mais dans la première année d´exploitation, on a fait quelque chose comme 8 000 et 6 990 à l´étranger, et le reste ça a été 500 de main à main et 500 vendus dans les Fnac et Virgin.
À l’époque, on était distribué par Karamel, et ils faisaient un super boulot, Bettino et Xavier se sont battus pour notre label.
Et puis c´est vrai, il y a eu des labels, que moi j´ai jamais été trop dans leurs trucs, comme Yellow, y a des gens comme Alain, qui a une vraie culture musicale, mais après y a un truc, et tant mieux, et grand bien leur fasse, trop économico-politique-marketing, très vite les majors se sont dit "mais eux alors font un vrai truc plus compliqué à développer, eux ils font un truc plus pour nous”.
Et ils ont été plus rapidement vers des labels comme Yellow, même si on avait signé une licence en 95 avec Sony pour l´ensemble de notre catalogue. On s´est vite rendu compte que ce qui les intéressait c´était "Quelle aventure" de NoSe et Menelik, et que les Big Cheese All Stars, Batou, Schoonnkk, ça ne les intéressait pas. Donc, au bout d´un an, on s´est séparé à l´amiable et on a récupéré notre catalogue. Mais on était déjà autre part, y avait des choses qui s´étaient passées, entre la création du fromage en 91 et 95, on était 8 ou 9, il fallait faire vivre le label, je sentais que tous les employés avait aussi envie d´oxygène. Notre erreur a été qu’on a voulu faire grandir ce label pour les artistes, pour pouvoir mieux les rémunérer, et pour les gens qui travaillaient avec nous (entre 93 et 95, on a été jusqu´à 11 personnes !). Il faut que tout le monde soit payé.
>>> Comment avez-vous rencontré Lazoo, votre dessinateur ?
Elle est extraordinaire, cette rencontre : on allait à L´Affiche (N.D.L.R.: magazine hip hop dont le rédacteur en chef est Olivier Cachin) où lui faisait déjà des dessins et c´est Franck Catalo et sa femme Sophie qui nous ont présenté Lazoo. Elle est anglaise comme Simon et lui a dit "ça serait bien que vous rencontriez Lazoo, notre dessinateur". On leur a répondu que si on pouvait, ce serait vraiment un rêve pour nous vraiment car il a l´esprit. Voilà.
Ça a été un travail à trois, c´était pas : il écoutait la musique et faisait un dessin.
Non, on lui apportait le concept de la pochette, on lui donnait les caractères et lui donnait vie à ces idées. Par exemple, on voulait que ça dégouline pour le Meltdown, que ça soit classe pour The Smoocher.
Vraiment le destin de Big Cheese est lié à Lazoo et le destin de Lazoo est lié à Big Cheese.
>>> D´après toi, pourquoi le label a tant marqué les gens ? Il y a plein de compilations sur le marché aujourd´hui. Quelqu´un qui écouterait une compilation Big Cheese maintenant verrait-il une différence ?
Je pense que c´est parce que Simon et moi on était complètement passionnés, et on n´avait rien dans la tête concernant l´appât du gain, une situation sociale ou l´économie de notre association.
Car ce n´était pas une entreprise à la base, ça l´est devenu seulement en 95, quelques mois avant la signature de la licence avec Sony. Quand on a démarré avec Simon, c´était vraiment “tout pour le funk” et on savait que dans un pays très hermétique à cette musique ça allait être dur.
Non, y a pas plein d´autres compilations : la première compil´ 12 Tasty Groove, encore avec toutes les compilations qu´y a sur le marché, y a pas un mec qui a réussi à me sortir trois titres d´affilée qu´on a mis sur cette compilation. Les mecs sont encore en train de chercher les disques !
Sur le Smoocher et The Meltdown on a amené quelque chose qui n´avait jamais été fait : on a commencé à catégoriser. Parce que c´était ça à la base le but, l´éducation des français : culture, culture, culture !
Donc, on a essayé de sectoriser : ça c´est le funk rare groove, ça c´est de la sweet soul, de la soul mellow, pas la soul comme le on croit en France : Otis Redding, Aretha Franklin...
La soul qu´on écoute Simon et moi, c´est Donny Hattaway, Leroy Hutson, Curtis Mayfield, énormément Chicago, la Northern soul et les dérivés de la Northern soul. Quand tu regardes ce qui s´est passé dans les années 60 à Chicago, et jusqu´où ils sont arrivés, c´est vraiment la représentation pour moi de la soul dans toute sa splendeur, aux États-Unis. On passe d´un truc assez rude du genre Northern soul à la sweet soul de Leroy Hutson, où c´est sucré à souhait, où t´en peux plus, tellement c´est sucré.
Et puis, il y a eu le Meltdown, qui est quand même la première compilation jazz funk qui tienne réellement la route. On est même allé chercher Shawn Phillips qui faisait du rock, et on a réussi à trouver un titre qui était fait par toute la section rythmique des Head hunters.
Pour te dire, on a même coupé le morceau sur un solo de sax rock and roll pour garder cet univers.
Je pense que ce label a été fort, car il était fait tout simplement fait par des passionnés, et qu´il a une image qui correspond à la musique qu´il y a dans les disques. On s´est toujours battu pour la musique et pour faire connaître ce qu´on aimait via les compilations.
Et donner un peu la culture que les Anglais ont depuis toujours, mais qu´en France on n’avait pas. Et puis, les gens se sont rendu compte qu´on n´était pas qu´un label à engendrer du fric et à faire une belle image comme Goldmine. Tout notre argent on l´a investi sur des albums.
Quand tu vois que l´enregistrement de l´album des Big Cheese All Stars a duré deux mois avec dix musiciens excellents qu´il fallait payer, car ils sont excellents et ils le savent, dans les plus grands studios londoniens. Les gens se disent : "ces mecs-là bluffent pas".
C´est vrai qu´après 1995-1996, quand Simon a décidé de rentrer en Angleterre, ça a été très difficile pour moi de continuer.
Même si j´ai fait The Smoocher is back, Une rapacité (nom d’un album ???) et Cuisine Moderne, j´étais autre part. La passion n´était plus authentique comme au début. Je pense que c´est ça qui a poussé, et puis le fait qu´on se mouille : tous les deux jours, on était sur la route à jouer nos disques.
J´allais à Rennes, y avait trois pèlerins qui écoutaient du rock, mais à la fin ils me demandaient mon numéro pour savoir où trouver mes disques !!! C´est juste ça, c´était trop authentique.
>>> Quand et pourquoi le label a disparu ?
Y a une vérité économique, c´est que Pias a essayé de nous bouffer (petit contentieux actuellement entre Big Cheese et Pias France). Mais la base, c´est que le cordon ombilical a été coupé : ce sont deux personnes qui ont créé ce truc en 91, et Simon est rentré en Angleterre en 97, et c´est vrai qu´après, j´étais un peu comme le loup solitaire qui courrait. C’est pour ça que j´ai arrêté.
On m´a proposé 20 fois de reprendre ce label ou d´en monter un autre. Tous mes amis, que ce soit Pal en France, en Angleterre, en Suisse, aux États-Unis, car j´ai un frère qui vit là-bas et qui gagne bien sa vie et aurait pu me financer. Mais j´ai rien voulu faire les 12 mois après, je me suis dit :
on ferme Big Cheese pour l´instant et on verra après. Mais il est évident que le label va revivre.
>>> Il y une rumeur qui tourne en effet, peut-on l´affirmer ?
Oui, tu peux l´affirmer : le label va redémarrer dans les 12 à 18 mois (N.D.L.R. : l´interview date de juin 2002) et c´est Pal qui va s´occuper de la direction artistique. Évidemment, j´ai une énorme culture, une énorme collection de disques, aux alentours de 15 000 33 tours et 8 000 45 tours, mais je ne me sens plus le jus ; je peux lui un coup de main, lui dire "fait gaffe à ça", lui donner des conseils.
Mais on sent qu´il a envie, qu´il est passionné, aujourd´hui pour moi mon meilleur ministre, c´est Pal.
Et puis, c´est vrai qu´il y a un moment donné où il faut savoir s´arrêter et se dire qu´il y a des gens qui font ça mieux que toi. Même si t´es autant impliqué, tu peux avoir un autre rôle dans le label, parce que tu as plus de hauteur.
Je n´ai rien fait pendant un an, et puis on m´a proposé 3 boulots dont celui que j´ai pris ici : directeur artistique dans un petit label (V2) qui me correspondait plus. J´ai refusé des postes dans des multinationales car le cadre me correspondait moins. Aujourd´hui j´ai beaucoup appris grâce à V2, et je pense pouvoir gérer beaucoup mieux ma structure, mes promos.
Et puis, on a aussi arrêté car on gérait très mal notre boîte, on était deux passionnés, et puis quelqu´un que je n´ai pas cité, qui était le gestionnaire de cette boîte, mon ami, Frédéric Moyal, le coordinateur administratif de Big Cheese. Il travaillait avec deux fous passionnés qui, dès qu´ils recevaient de l´argent, voulaient partir aux États-Unis acheter d´autres disques, rencontrer les musiciens.
J´ai rencontré Porter, le bassiste des Meters, on a pratiquement fait un disque ensemble.
Mais après, son agent à commencé à bidouiller des trucs, on s´est dit "Nan, c´est trop gros, on le fait pas". Fred, lui, il a fait tout ce qu´il pouvait avec ces deux fous.
>>> Que sont devenus les autres membres du label ? Je pense à ton frère Ziza qui a monté Superclasse, François Gonzalez qui a créé Follow Me.
Qu´on remette les choses à leur place. Premièrement, les membres et créateurs de Big Cheese sont Simon et moi-même, ensuite, il y a une troisième personne qui vient se greffer, qui s´appelle Frédéric Moyal, qui était administrateur, conseiller financier (il faisait toutes les démarches bancaires administratives, demande de subventions, etc.). Donc, ça, c´est le corps de Big Cheese.
Après y a des gens comme Lazoo, qui fait partie intégrante de Big Cheese, même si c´est un électron libre. Ensuite, y avait des gens comme Laurent Hayelo qui était notre infographiste, qui travaille aujourd´hui dans la pub. Après, entre 93 et 95, quand on a démarré avec Sony, on s´est dit que peut-être qu´avec les moyens qu´on avait, on pouvait donner la chance à ceux qui aiment la musique, pour s´occuper de la distribution. Donc Ziza est arrivé, mon petit frère, qui a aujourd´hui Superclasse.
Julien, son ami, a aujourd´hui un glacier sur la rue Oberkampf et puis François Gonzalez, qui est aujourd´hui dans Follow Me. Un label dont je ne suis pas très fan d´ailleurs, c´est pas trop mon trip. Attention, je n´ai rien contre François, c´est le label.
Quand on voit écrit sur la compilation "Funk the bug", "des titres très très rares" alors qu´il y a Con Funk Shun qui est un groupe qui a fait 11 albums. Je n´aime pas. Follow Me, aujourd´hui, mis à part Guem, ça n´apporte pas grand-chose à ce milieu que nous, on chérit et qu´on veut défendre.
Mais, même dans Superclasse, y a eu des choses que je n´aime pas trop aussi. Même si j´aime beaucoup Lafayette Afro Rock Band, les Afro Jazz, les Brésils. Mais, par exemple, la première, "For the ladies", j´ai pas aimé, parce que c´était une période où j´étais pas très bien par rapport à Big Cheese, le design est complètement pompé sur celui de Lazoo, c´était pas très joli ce qu´on voyait sur la pochette.
Nous, on a jamais voulu rentrer dans cet espèce de truc un peu glauque et salace.
Je préfère de très loin, un mec comme Pal qui se démerde avec, j´vais dire franchement, "sa bite et son couteau", qui fait ses 45 tours Bag´o’Grooves qui apportent vraiment quelque chose, car on ne les avait jamais écoutés. Ou Strut, qui font un truc assez classe, c´est joli.
Même des labels avec de la musique un peu plus jeune, comme Compost, qui font des trucs géniaux en Brésil. Quand c´est ça, je supporte à 100%. Quand c´est juste pour faire une compilation et faire un peu de blé, j´vois pas trop ce que ça apporte.
Mais mon disque préféré de Big Cheese, c´est "The smoocher is back".
>>> Quel regard portes-tu sur les labels spécialisés funk ? Quel est le meilleur selon toi ?
En France, y a pas un label, pendant 3 ou 4 ans de travail, qui ait donné quelque chose d´aussi fort et vrai que Big Cheese, pas parce que j´étais dedans, c´est juste une constatation.
Aujourd´hui, c´est vrai que je fais mon travail de directeur artistique avec beaucoup d´entrain, mais beaucoup moins de passion que dans Big Cheese. C´est vrai qu´aujourd´hui, citer un label funk qui me ferait rêver, y en a pas, même si y en a que je respecte comme Comet, qui fait un très bon travail.
Il y a aussi un certain travail que je respecte chez les gens de Strut, mais je trouve que c´est trop bien organisé, c´est pas le funk ça ! Le funk, c´est le bordel ! Le funk, c´est le « Mung » : le premier titre qu´on a produit des Big Cheese All Stars. C´est entre le fromage coulant et ce que secrète une jeune demoiselle quand il fait chaud. C´est ça le funk.
À l’époque, le funk c´était rien d´autre qu´une musique où Sly Stone, il a mis un « Back Beat » dans "Dance to the Music" et James Brown a dit : c´est moi l´inventeur du funk. Alors que c´était Sly stone, en 1967, soit trois ans avant. Tandis que le premier titre funk de James c´est "The Chicken" sur l´album Popcorn. Après, c´est rien d´autre que du jam, avec un beat et où les mecs s´éclatent.
Et où y a pas le truc structuré. Je trouve qu´aujourd´hui le côté classe, ça nous bouffe l´univers du funk, c´était pas ça. Tu regardes les pochettes de 60 à 80, c´était pas ça. Ça a commencé à devenir ça quand l´industrie du disque s´est intéressé au funk, qu´elle en a fait du disco et qu´elle a tué le funk. Voilà.
Pour moi, le funk aujourd´hui, c´est un mec comme Raphaël Saddiq, j´adore ce mec.
Le funk est en train de revivre comme ça, on est passé par le hip hop, le sample, etc., et là, c´est en train de revivre depuis le premier album de D’Angelo. C´est du funk avec un peu de soul, de jazz, avec ce beat sur le temps. Je serais plus pour ça que pour un label de rééditions.
J´achète quasiment pas de compilations, donc je peux pas juger, mais un label que je veux absolument citer, c´est Bag´o´Grooves, qui est un super petit label. J´aimais aussi à une époque ce que Bando faisait avec Desco.
>>> Tiens, à ce propos, vous avez récupéré son catalogue, non ?
Oui, c´était en 1997.
>>> Est-ce que tu crois qu’il y a un marché en France pour le funk ? Est-ce que ça peut aller mieux, rivaliser avec l´Angleterre ?
Bon, si les gens qui l´aiment n´y croient pas, on ira nulle part. Mais y a une chose qui est certaine, c´est qu´on a pas la même culture que les Anglo-saxons. À 10 ans, la prof de musique, elle ne leur fait pas écouter Schubert mais Coltrane, Parker, Davis. Ce sont eux qui ont fait le funk. On ne rattrapera jamais les Anglais, mais c´est pas une question de rattrapage, c´est une question de passion.
J´pense que plus y a de gens comme toi, jeunes, qui aiment cette musique, qui ont envie de la défendre, plus y a de gens qui vont en parler, comme on l´a fait avec beaucoup d´engouement pendant 6 ou 8 ans avec Big Cheese (les gens l´ont encore dans la tête. J´ai croisé un mec de 14 ans récemment qui, quand il a su que je faisais partie du label, a commencé à me parler des titres du Meltdown, du Smoocher.
Je me suis dit "non c´est pas possible ! Ça fait dix ans qu´on a arrêté le truc !") et ça continuera.
On avait besoin de ça, on a besoin de trucs comme vous, on a besoin que ça continue, que l´information continue à passer. Et votre site fait un super boulot, je l´aime vraiment beaucoup.
>>> Merci.
Non, mais c´est vrai. Parce que le vrai manque qu´on a en France c´est un manque d´informations.
On peut pas écouter, les mecs qu’ont des collections, ils veulent pas partager, ils veulent pas faire voir leurs disques. Notre mentalité, c´est absolument pas celle des anglais. Ils ont un goût certain pour cette musique, en France aussi, mais ce ne sont pas tout à fait les mêmes, on a pas les mêmes oreilles.
On a pas la même culture musicale, et c´est très important pour nous français (et d´origine, puisque je le suis). Tous les gens qui aiment le funk, faut qu´on continue à jouer, à rencontrer des gens comme toi qui diffusent l´information. À faire ce travail que je fais de manière plus sporadique, car j´ai des obligations. J´ai eu une période de dépression et de déprime vis-à-vis du funk en France, je trouvais que c´était très "éphémère", tout le monde a voulu s´accaparer le funk. Aujourd´hui, le funk c´est à toutes les sauces, ça veut plus rien dire. Les gens préfèrent la facilité et ils s´arrêtent à un truc, pour eux Bob Sinclar c´est funk.
Tant que des mecs continueront à jouer cette musique, à chercher des disques, ça vivra.
C´est parce que j´ai 15 000 disques chez moi, que je mets tout le monde à l´amende. C´est pas vrai, ma collection n´est pas terminée. Si je prends l´exemple de Pal, il a des disques que j´ai pas et inversement. Il en a 800, mais sur ceux-là, y en a 50 que j´ai pas, et j´étais comme un fou quand Pal me les a fait découvrir. Et c´est pareil pour lui.
La musique, c´est comme l´être humain, y en a qu´un, mais faut absolument garder ses différences, nous on a le droit d´écouter du funk, les autres ont le droit d´écouter Vanessa Paradis.
Il est regrettable qu´en France on s’arrête à Marvin Gaye, alors qu´il y a Donny Hattaway, qui sur chaque titre me fait presque pleurer, en tout cas , il crispe mon cœur. C´est un mec qui a une vie extraordinaire, il crée un hôpital et se fait tuer par la mafia noire de Harlem parce qu´il essayait justement de passer l´information. Il faut continuer, c´est tout.
>>> Pourquoi avoir fait des soirées aux Bains Douches ?
Tout d´abord, on pouvait jouer tout ce qu´on voulait et puis David Guetta est un mec super sympa.
Il m´a appelé et m´a proposé de venir. Ceci dit, on n’a jamais voulu jouer en bas. Pour nous, c´était une salle avant tout. Mais bon, on a quand même Spike Lee qui est venu choisir des disques.
Mais ce n´était plus la grande période des soirées Big Cheese, c´était en 91 et 93, avec le fromage qui pue. En 93, y a eu un gouvernement de droite avec Charles Pasqua qui a fermé tous les endroits un peu alternatifs, on n’a plus trouvé de salle, alors, quand deux ans plus tard, y a un mec qui te propose, moi, je dis oui.
>>> Le mec qui ouvre le frigo sur the menu, c´est toi ?
Y a des rumeurs qui disent que c´est moi, ou alors celui de "Cuisine moderne", car y a une jeune femme chinoise derrière moi (mon amie est chinoise). Peut-être que Lazoo a été inspiré, mais j´ai pas posé pour lui, il avait plutôt Fred Wesley dans la tête. Après, la légende, moi je la laisse.
>>> Une autre rumeur : les compilations Funk Fu, c´est toi ?
Oui, et il va y en avoir d´autres : « funk fu 1 et 2 ». C´est un trip qu´on a eu, Simon et moi, de se dire qu´on est encore là, faisons un dernier disque de bonne facture. Même si on s´est pas trop pris la tête sur le son et qu´ on a changé de graphisme avec un truc très cru. Et Pal arrive ! et là on remet le Couvert !
>>> Le petit collectif de distributeurs que vous aviez était exceptionnel, Vital, Pias. Comment s´est-il monté ?
On a commencé le réseau avec Karamel en France, puis en Suisse avec Sound service, Piano de High Tempo en Italie.
Aux États-Unis, on était distribué grâce à Didier, un jeune français, et via Cargo, implanté au Canada.
Au Mexique, au Japon, on vendait à travers Stock Link. On était plein de petits indépendants, qui faisait la distribution dans leur pays, comme nous on pouvait la faire pour eux.
Comme on voyageait en temps que DJs, on a rencontré les gens comme ça. Tous étaient des amis, vous nous distribuez et on vous distribue, on fait venir les DJs.
On avait des bons disques aussi : on a fait 25 000 "The Meltdown" et 30 000 "The Smoocher".
En comparaison, la Funk Fu, on a vendu 4 500 en France et 3 500 à l´étranger pour 3 titres très rares. Ça s´est fait autour de gens passionnés, mais ça aujourd´hui, ça existe pas, y a trop de marketing sur le funk. C´est pour ça qu´aujourd´hui j´ai pas encore trop démarré, même s’il y a Pal qui me pousse au cul, car avant de se lancer, il faut avoir ce network de personnes passionnées.
>>> Momo DJ ?
Je le revendique : je suis pas un super bon DJ !! Mais par contre, ma sélection fait danser tous les gens et c´est ce qui compte pour moi. Ce qui compte, ce n´est pas de faire le meilleur mix du monde, mais de passer la musique que j´aime, que potentiellement les gens vont apprécier, et qu´il va y avoir une interactivité entre nous. J´ai eu plein de grands DJ´s à nos soirées, aussi bien Michaël d´Alliance Ethnik, Bob Sinclar : je peux dire haut et fort que les mecs ne faisaient pas autant danser que moi.
Si mes cuts ne sont pas super beaux, c´est que je m´en fous. C´est toujours ce que j´ai prôné à Pal, qui me dit "mais, dis donc, tu pourrais faire un effort, tu peux mixer super bien", mais je lui réponds "ça, c´est toi qui vois comme ça, je le vois pas comme ça, mon truc c´est intuitif, tu mets un disque, puis un autre" ; et il faut arriver évidemment à trouver le bon moment pour mettre l´autre, même si c´est pas mixé dans le beat, et que c´est mixé dans le son, c´est le principal. C´est ce qui s´est passé avec Simon, on a vraiment pendant 4 ans joué partout, on est même allé au "New Music Seminar" de New York ; on a joué devant 8 000 personnes avant Galliano. On est aussi allé dans des banlieues pourries de Miami, en Angleterre, en Suisse (où le public a une culture musicale étoffée).
>>> Et des groupes français, y en aurait à produire ?
Question piège... Je vais de temps en temps aux concerts, mais aucun groupe à produire.
Y a une scène, qui peut être très intéressante si y a mélange avec le hip hop ou d´autres beats.
Je prends l´exemple de ce jeune Nantais, Sylvain, qui a un groupe qui s´appelle Hocus Pocus, qui est très bien. Mais dans le funk pur et dur, non !
Si on remontait un groupe de funk avec Big Cheese, il est évident que je repartirais sur un All Stars.
J´irais aussi bien chercher un flûtiste en Allemagne, un batteur en Angleterre, un bassiste en France, qu´un clavier en Italie. Y aura toujours un ou deux du groupe de base, d´ailleurs, c´est pour pouvoir toujours rebondir qu´on l´a appelé le All Stars et ne pas être enfermé dans un groupe.
>>> Tu vois encore les anciens All Stars ?
Oui.
>>> Le nouveau Big Cheese, ça donne quoi ?
On va démarrer en faisant une structure légère. Y aura Pal, un directeur financier, et moi, et bien sûr Simon depuis l´Angleterre, on peut pas faire sans lui. Ensuite, si on produit les All Stars, on va choisir les 2, 3 mecs qui vont écrire les titres. J´aimerais beaucoup que Luke (Williamson) soit là aux arrangements et compositions et Charlie Tate à la basse. Après on brodera.
On veut revenir assez fat, pas comme un petit label.
>>> Un mot à ajouter ?
J´espère que le funk va rester vivant, avec des gens comme vous, il va rester vivant, c´est sûr.
Cette scène est hyper importante pour la jovialité de tous les jours. C´est une musique très joviale sans prétention. Et je trouve que justement aujourd´hui, les gens qui la font sont très prétentieux, que ce sont des collectionneurs de disques très minutieux et très hautain vis-à-vis des jeunes qui démarrent et qui essayent de comprendre et de savoir. Aujourd´hui, j´ai très peu de compassion envers ceux-là, alors que j´ai beaucoup de compassion et j´ai envie d´aller vers les autres, les jeunes qui font des choses et qui se démènent.
Big Up à Fred Moyal mon pote, qui a eu du mal à installer le funk vers Bordeaux, il a monté un bar et fait descendre pas mal de monde.
Big Up à Simon, qui est toujours aussi passionné même si aujourd´hui il est banquier.
Big Up à Pal, à mon petit frère Ziza, et à tous ceux qui ont continué à faire vivre le truc pendant qu´on était absent (même si on était toujours là quelque part)... Et vive le funk !!
>>> La question la plus dure, si tu devais emporter 10 disques avec toi ?
01 / Donny Hattaway / Extensions of a man.
02 / Marvin Gaye / What´s going on (la version Deluxe en CD).
03 / Meters / Les 3 albums sur Josy.
04 / Sly Stone / Avec le drapeau américain.
05 / Leroy Hutson II.
06 / Miles Davis / Water Babies.
07 / Herbie Hancock / Headhunters.
08 / The Smoocher.
09 / The Smoocher is back.
10 / Premier album de Notorious Big / Big is all.
11 / Stevie Wonder / Songs of a key of man.